Il y avait une
fois une brave femme qui avait pour unique
enfant un garçon qui n'était pas des
plus éveillés ( 1 ).
Un jour, elle lui demanda de porter du
grain au moulin, en lui recommandant bien
de ne pas se laisser voler par le
meunier - Fais attention, lui
dit-elle, il te faudra dire au meunier : «
Avec tout ce grain, vous ferez bien trente
kilos de farine. »
- Ne l'oublie pas !
Jean le sot charge le sac de grain sur son
épaule et part vers le
moulin.
Pour ne pas
oublier la quantité de farine qu'il doit
rapporter, il se répète à haute voix, tout
le long du chemin :
- Vous ferez bien trente kilos de farine,
avec tout ce grain, …vous ferez bien
trente kilos de farine.
Il arrive devant un champ de blé que les
moissonneurs sont en train de faucher. Au
bord du chemin, le propriétaire du champ
et un de ses amis parlent de la
récolte.
- Pourvu que notre récolte soit
abondante ( 2 ) cette année
Jean le sot s'arrête près d'eux pour se
reposer un peu, en répétant tout haut
: « Avec tout ce grain, vous
ferez bien trente kilos de
farine ».
Soudain, une gifle s'abat sur sa joue sans
qu'il ait eu le temps de la voir
venir.
- Insolent ! ( 3 ) crie le paysan
en colère, tu te moques de nous
?
- Tu crois que nous travaillons si
durement seulement pour trente malheureux
kilos de farine ?
- Bien pardon, bien pardon dit ! Jean
le sot.
- Que faut-il dire, s’il vous plaît ?
demande alors Jean le sot, en se frottant
la joue.
Le paysan montre la charrette qui attend
en bordure du champ et dit :
- Il te faut dire : je vous souhaite dix
charrettes comme celle-là, pleines à ras
bord.
Jean le sot reprend son sac et repart en
se répétant : « Dix charrettes
comme celle-là pleines à ras bord, …dix
charrettes comme celle-là pleines à ras
bord »
Il continue son chemin et, arrivé à un
carrefour, il rencontre un cortège
( 4 ) d'enterrement.
Le cercueil est posé sur une charrette
tirée par deux chevaux.
Derrière viennent les assistants (
5 ), tout habillés de noir, l'air bien
affligé. Mais voilà que Jean le sot dit
tout haut :
« Je vous souhaite dix charrettes
comme celle-là, pleines à ras
bord »
Quel scandale, se disent les gens. Le
cortège continue sa route, mais deux
solides gaillards (6) restent en
arrière et attrapent brutalement Jean le
sot.
- Tiens voilà pour toi,
misérable ( 7 ), qui souhaite la
mort des gens. Et ils le frappent rudement
sur le dos.
- Mais que faut-il dire ? demande Jean le
sot, en se plaignant de son pauvre
dos.
- Il faut dire : Ah ! quelle perte
cruelle nous subissons ( 8
).
Jean le sot continue sa route, en se
répétant exactement cette nouvelle
phrase.
Un peu plus loin, il croise un homme qui
va noyer une chienne enragée. L’homme est
bien surpris, car il vient d'entendre Jean
le sot dire en soupirant:
- Ah ! Quelle perte cruelle nous
subissons.
Il rejoint le garçon, l’attrape par
l'oreille et le secoue bien fort
:
- Que disais-tu ? que cette chienne
est une perte cruelle, tu te moques de moi
? Tu voudrais donc que je garde un animal
enragé, et qu’il morde toute ma famille
?
- Aïe ! Aïe crie Jean le sot, qui a bien
mal à son oreille, que faut-il dire
?
- Il faut dire : Oh ! la vilaine bête,
allez vite la noyer !
L'oreille en feu, Jean le sot reprend le
chemin et arrive dans un village. Il voit
venir un cortège de noce ( 9 ). Les
joueurs de violon ouvrent la marche,
suivis de la mariée tout en blanc et
couronnée de fleurs, au bras de son père.
Puis viennent les invités, dans leurs plus
beaux habits. Tout le village s'est
rassemblé pour les voir
passer.
Jean le sot s'arrête au premier rang des
badauds ( 10 ), mais il ne cesse
pas de répéter sa phrase. Si bien qu'en
arrivant à sa hauteur, le père de la
mariée a la stupéfaction ( 11 ) de
s'entendre dire :
- Oh ! la vilaine bête ! Allez vite la
noyer.
Le fiancé et les frères de la mariée ont
entendu eux aussi. Ils s'empressent
( 12 ) de saisir Jean le sot et il lui
donne une bonne correction en criant
:
- Insolent ! Tu n'as pas honte d'insulter
une si jolie mariée ? Voilà pour
t'apprendre les bonnes manières.(
13)
- Aïe ! crie le garçon. Que faut-il dire ?
que faut-il dire ?
- Il faut dire, répond le fiancé : Ah !
Comme elle est belle. Quel
réjouissant ( 14 ) spectacle
!
Et Jean le sot reprend son chemin, les
côtes endolories ( 15 ). Il arrive
devant une maison en feu. De tous côtés,
des gens courent en transportant des seaux
d'eau pour éteindre l'incendie. Et lui,
s’arrêtant devant la maison en feu
s'exclame :
- Ah ! Comme elle est belle ! Quel
réjouissant spectacle !
A peine a-t-il prononcé ces mots, qu'il
reçoit un seau d'eau sur la tête, et puis
encore un autre, et encore un autre.
Quelqu'un lui crie :
- Tu as de la chance que nous n'ayons pas
de temps à perdre, sinon, quelle raclée tu
prendrais.
Trempé jusqu'aux os, le garçon
balbutie :
- Que faut-il dire ?
- Il faut dire : Ah ! Si seulement il
pouvait pleuvoir.
Dégoulinant d'eau, Jean le sot repart et
arrive enfin au moulin.
Devant la porte, la femme du meunier avait
mis des prunes à sécher au
soleil.
Elle était en train de retourner les
fruits pour bien les faire sécher, et Jean
le sot lui dit en guise ( 16 ) de
salut :
- Ah ! si seulement il pouvait
pleuvoir !
- Quoi ! que dis-tu là, oiseau de
malheur ( 17 ), gronde ( 18 )
la meunière. Pourquoi appelles-tu donc la
pluie ?
- Je, je,… je ne sais pas, répond Jean le
sot.
- Si tu ne sais pas, tu n'as qu'à te
taire.
- Je crois que c’est là un très bon
conseil se dit enfin Jean le
sot.
À partir de ce jour, Jean le sot
s'abstint ( 19 ) de parler à
tort et à travers ( 20 ), et …il ne
fut plus battu.